Le mot de l’ami d’Alsace…

Salut,

Quand Marcel m’a parlé de son nouveau projet, (Marcel a en moyenne un projet nouveau chaque jour ; est-ce la source de sa vitalité ?) cela a suscité en moi l’envie de reprendre l’écrit et de partager quelques pensées sur son blog.

Oui, mais quoi ?

Qu’y a-t-il en moi valant la peine d’être mis en commun avec les lecteurs de son blog ?

Depuis une quarantaine d’années, après m’être « réveillé » vers l’âge de trente ans, je travaille à essayer de grandir et d’accompagner le grandissement des personnes qui acceptent ma proximité.

En été, nous allons coanimer un stage centré sur le thème de la connaissance de soi. Vaste sujet, et, à regarder la réclame qui en est faite, je nous trouve un peu optimistes quant au grandissement des stagiaires.

Sauf…

Sauf si, comme je l’espère, cela s’accompagne de lecture (de ce blog par exemple), et de travail personnel.

Je pense depuis longtemps que rien n’est possible sans une implication forte de soi dans le fait de se livrer jour après jour à l’exercice de grandissement.

Grandir n’est pas réduit à la fréquentation d’un stage, mais se nourrit de la fréquentation de stage et de la mise en pratique de l’expérience du stage.

Et ce n’est pas forcément aisé de se mettre à la pratique, de se mettre en route…vers soi-même.

Alors, un peu comme une préparation, je propose de partager un texte que j’ai écrit, mais de le partager en épisode, comme une sorte de feuilleton.

Pourquoi ? Je crois qu’il y a des mots auxquels il est bon, juste de s’habituer, même si ces mots sont très usités.

Comme le mot peur par exemple, afin de ne plus avoir peur du mot peur et de cheminer doucement vers l’acceptation puis la traversée de cet état et enfin, peut-être, s’en libérer. Et parallèlement explorer d’autres aspects de soi, du soi, pour se connaître mieux.

Ce texte, ce conte, j’en livrerai une ou deux pages, de semaine en semaine, pendant quelques mois.

Et j’y ajouterai de temps en temps des commentaires, comme ce que je viens de faire ci-dessus.

Alors, on y va ?

C’est l’histoire d’un garçon et de son grand père…

 

TRANSMISSIONS 1

Ils étaient assis sous l’arbre au fond du jardin. L’été passait lentement et se tournait déjà vers l’automne ; quelques feuilles du chêne s’enflammaient à leur pointe, des taches de rousseur parsemaient l’arbre. Le banc était un de ces bancs à piétements en fonte dont l’assise et le dossier en bois se courbaient pour suivre confortablement le dos des hommes. Le pré verdissait encore, quelques fleurs çà et là jetaient des taches de couleur.

C’est la fin de l’après-midi. Le vieil homme et l’enfant sont assis côte à côte ; ils ne se regardent pas ; ils regardent devant eux, vers le bas. A leurs pieds, un chat couché semble écouter lui aussi, écouter, comme l’enfant écoute, les yeux mi-clos, pour bien suivre ce que lui dit son grand-père.

« Tu sais Pierre, nous sommes des jardins.

– Moi aussi ?

– Oui, toi aussi, écoute mon histoire, écoute comment nous vivons. »

Le grand-père se sentait fortement en énergie ; il s’éprouvait plein de sa vie, de ses expériences, de ses lectures. Il s’éprouvait empli de lui-même dans ce sentiment particulier et agréable à vivre qui s’appelle conscience de soi, une presque plénitude. Il ne manquait pas grand-chose à un sentiment de paix total ; sans doute la conscience d’avoir transmis autant que faire se peut ce qu’il avait ramené de toutes ses pérégrinations sur les chemins de sa vie.

Qui ou quoi le poussait ainsi à désirer porter de lui vers son petit-fils la somme de ses expériences ? Il avait le sentiment d’être comme l’arbre derrière lui, âgé et empli de sève, dans une presque nécessité de nourrir de sa vie la vie de son petit-fils, de participer à l’éveil de la conscience du garçon, de joindre sa rectitude à celle qu’il percevait déjà dans les questions de l’enfant.

Lui-même avait passé sa vie à questionner ; dans son enfance, petitement. Plus il avançait en âge, plus les questions l’habitaient, moins il  se satisfaisait des réponses, même celles qu’il trouvait au cœur de ses cogitations, encore moins celles, courantes qui lui étaient proposées par une pensée convenue. Assez rapidement, il avait compris que l’important est la question, le fait de questionner ; que le questionnement de tout est une orientation de la pensée, de l’attention vers l’autre, vers le monde tel qu’il se vit. Qu’une la réponse est le plus souvent décevante, que la réponse ne répond à rien ; qu’elle enferme la personne dans une illusion de certitude, dans un espoir d’apaisement trompeur, dans une souffrance.

La réponse immobilise la pensée dans ce qu’elle connait d’elle-même, et le monde n’est perçu alors qu’à travers cette connaissance parcellaire. Il perd ainsi sa singularité.

Il avait mis une soixantaine d’années à percevoir que sa nature était d’être question, et depuis il expérimentait jour après jour le bien-fondé de cette idée. Le monde se révélait à lui comme autant de zones d’ombre qui s’éclairaient en apparence quand il posait son regard dessus, et qui changeaient à mesure qu’il s’en approchait. Ce qui était frustrant au début qu’il avait découvert ce processus, était maintenant sa joie de vivre. Il allait à la découverte du monde, des autres, des questions qui se posaient et occupaient ses méditations. Le monde se présentait à lui dans un jeu d’ombres à éclaircir et de formes en mouvements constants.

En pratiquant ce mode de perception, les relations avec les autres se modifièrent également, s’apaisèrent.

Avec la plupart des gens, des amis comme des inconnus, il se tenait d’abord dans un état d’attention à lui-même, et de là, ouvert à l’altérité de son interlocuteur.

Pourtant, à ce moment, c’est la voix de son petit-fils qui le ramena au présent :

– « Grand père, tu m’as dit que nous étions des jardins, je n’ai pas compris. Je sais bien que je suis différent du jardin et que le jardin est cet endroit où nous nous trouvons. »

La conscience de l’homme revint dans le moment présent ; le poids de son corps sur le banc, la perception de la chaleur dégagée par son petit-fils à sa droite, la lumière et les couleurs qui scintillaient au travers de ses paupières mi-closes. Le bruissement du vent dans les feuilles et le murmure du ruisseau complétèrent les impressions venues de l’environnement.

– « C’est vrai, je t’ai dit que nous sommes des jardins ; pour être tout à fait juste, j’aurais dû te dire : Nous sommes tous… comme des jardins. »

Il appuya sur la prononciation du mot « comme », pour marquer l’entrée dans cet autre espace, celui de l’imaginaire, celui aussi de la métaphore. Sa voix changea, se fit plus douce, plus profonde encore que d’habitude. Une voix qui semblait prendre sa source dans le ventre et trouver une fluidité, une douceur au passage de la gorge.

– « Quand un être humain naît, c’est comme un nouvel espace, un nouvel endroit qui nait dans le monde ; une nouvelle parcelle de jardin se déploie et prend sa place dans le grand monde, augmentant ainsi sa surface. Le monde grandit avec chaque nouveau jardin. Un jardin ne prend jamais la place d’un autre. Le monde, l’univers grandit.

– C’est difficile grand-père ; cela veut dire que la Terre grandit ?

– Oui, les jardins dont je te parle sont sur la terre, tu vois, par exemple il y a toi et il y a moi sur ce banc. Mais aussi, les jardins sont au-delà de ce que l’on en voit. Petit à petit tu vas comprendre.

Quand tu es né, imagine, un espace de terre bien retournée, labourée s’est ouvert dans l’univers. Dans cette terre, il y avait déjà quelques pousses d’herbes, quelques graines de végétaux, quelques jeunes arbres. Cela venait du fait que ce jardin a grandi en partie dans le jardin de tes parents et celui de ta mère en particulier.

– Toutes les graines venaient de maman ?

– Non, elles passaient par le jardin de ta mère, portées par les vents du temps.

 

A la prochaine !

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *