Suite 2

Salut,

Les semaines passent et manifestent que le temps est une dimension de notre vie.

Quel a été mon rapport au texte ces trois semaines? Et mon rapport à cette tâche que je me suis librement assignée? Eh bien, c’était là, dans un coin de ma conscience; « Aimé, il te faudrait écrire le billet pour le blog de Marcel et continuer de partager l’histoire de Pierre et de son grand-père. »

D’accord, mais dans quel but?

La dernière fois, je disais combien le fait de se savoir manquant, désirant et orienté est important pour ressentir ce que l’on nomme souvent: « Estime de soi », « Conscience de soi », « Confiance en soi ».

Qu’est ce qui m’oriente dans cette démarche? C’est l’idée d’écrire sans savoir si un lecteur, une lectrice lira ces mots qui représentent pour moi une sorte de carte possible d’un territoire que j’ai exploré.

Et que peut-être, ce faisant, la lectrice, le lecteur pourra comparer sa carte et la mienne ou mieux encore, s’apercevoir qu’elle, il a une carte dans sa poche et n’a pas besoin de suivre celle de n’importe quel quidam qui lui en proposerait une.

Or, comme l’écrivait, il y a bien longtemps, (90 ans à peu près), A.E.Korzibsky : « La carte n’est pas le territoire ».

Elle n’est qu’une approximation qui ne nous permettra jamais d’éviter de parcourir ce territoire de notre vie et que seule l’expérience de se penser soi-même, de se frotter au réel de notre vie, d’expérimenter, de produire des erreurs, de « tomber et se relever ». C’est ce rapport au réel de ce que nous produisons, qui nous satisfait ou pas, qui fait que nous reprenons notre direction lorsque nous nous apercevons que nous sommes à côté d’elle, que nous l’avons oubliée quelque fois fascinés (es) que nous pouvons être par une chose ou une autre.

C’est là que se joue notre liberté. Vais-je accuser ce qui m’a intéressé (e) au point que je quitte mon orientation ou vais-je juste en en prenant conscience, quitter l’illusion proposée et suivie par moi et me réorienter à l’essentiel de ma vie?

Pourquoi me suis-je laissé absorber par ce qui somme toute n’est que superficialité? Quelle est la peur éventuelle qui a fait que j’ai quitté ainsi mon chemin?

Que j’ai péché contre moi?

Comment? Péché? Qu’est ce que c’est que ce calotin? Ouh là là, vite fuyons, cela sent par trop l’encens…A moi tous les libres qui sont morts au bûcher…

Cool! Comment j’entends certains mots? Comme ils m’ont été donnés à apprendre où vais-je faire, sur le chemin de ma propre liberté, l’effort d’en rechercher le sens?

Pécher, en grec, se dit « hamartia » dont le sens est: « Manquer sa cible »

Si manquer ma cible, c’est à dire ce que j’ai choisi comme orientation c’est pécher contre moi, alors, il me semble juste de revenir à mon orientation, et me rendant compte que j’ai été dans l’erreur, décider, librement de la poursuivre ou de faire autrement.

De mon propre chef, de ma propre liberté.

Pas facile, mais la liberté a un prix: Me confronter à mes peurs qui pour la plupart ont une origine dans mon imaginaire et n’ont d’autre fonction que de me faire du sur-place.

Il est certaines actions dans ma vie, comme le grandissement personnel, qui ne vont pas de soi et pour réussir bien, nécessitent quelques exercices de traverser des peurs…

Tiens, à propos, si nous rejoignons Pierre et son grand-père et leur apprentissage de la lecture de cartes?

2

La matinée était passée vite pour l’enfant. L’insouciance est féconde de temps. Entre école et repas, presque chaque instant avait été occupé par des activités de jeu, d’apprentissage, de relations. Tout était nourriture, le chocolat et les tartines du matin bien sûr, le déjeuner, mais aussi le temps d’école, toutes les informations qu’il avait engrangées le plus souvent sans même se rendre compte. Nourriture aussi le temps passé avec ses parents, ses camarades, son instituteur, tous les gens qu’il avait rencontré, nourriture toutes les images sur lesquelles son attention s’était portée.

Après le goûter, il rejoignit son grand-père. L’homme se tenait assis sur le banc près de l’arbre. Aujourd’hui, le vent soufflait davantage que la veille. Il portait un pull plus épais que d’habitude. Un sourire lui vint aux lèvres en pensant à ces hivers où il pouvait être dehors, au froid, torse nu, à couper du bois. « Autre temps, autres mœurs ». L’expression avait son utilité même dans les choses de la vêture. A mesure qu’il avançait en âge il découvrait d’autres interprétations d’autres applications de phrases qu’il avait utilisées au long de sa vie. L’enfant s’assis sur le banc tout près de lui.

« Grand-père, hier tu m’as dit que nous sommes comme des jardins et aussi jardiniers. J’y ai beaucoup pensé avant de m’endormir. J’ai eu un peu peur en me disant que peut-être poussaient en moi des choses mauvaises ? J’ai pensé que c’est difficile de s’occuper de cela si je ne vois pas les racines que je dois enlever ; pensé qu’il y a souvent du vent, que des graines se posent en moi tout le temps. J’ai cru que je ne pourrais pas m’endormir ».

– Les choses ne sont en soi ni mauvaises ni bonnes. Elles peuvent selon l’utilisation être l’une ou l’autre, les deux. C’est ce que tu en fais, qui détermine la nature de ces choses. Nous en reparlerons plus tard. Comme pour toutes choses, prendre son temps est nécessaire. Je connais une expression, je ne sais plus d’où je la tiens: « On ne fait pas pousser une salade en tirant dessus, mais il est important de l’arroser ». Qu’en penses-tu ?

Le gamin prit quelques secondes avant de dire :

– Tu veux dire que si j’ai décidé de planter une salade ou un autre légume, ou des fruits, il y a un temps pour qu’il devienne grand, et que je ne peux pas aller plus vite que le légume pour le faire pousser ?

– C’est cela ! Tu apprendras la patience du jardinier qui sait ce qui pousse dans le jardin, et sait aussi comment s’en occuper et quand récolter…

– Et garder les bonnes graines !

– Bravo, oui, c’est la vie du jardinier. Mais avant de te parler des différentes graines et pousses qui viennent dans les jardins, je te propose de réfléchir encore un peu à comment est un jardin, et comment les différents jardins se transmettent les uns aux autres les semences. Je te l’avais dit, quand tu es né, tu étais comme un jardin avec une terre bien préparée et presque libre de toute plante. Quelques plantes amenées par ce que tu avais vécu dans le ventre de ta maman, quelques racines, quelques jeunes pousses qui venaient de ce qui pousse chez ton père et toute ta lignée, dont moi, et habituellement dans les jardins de ta famille et en élargissant le périmètre, de ceux qui sont tout autour de toi, de ton jardin.

– Élargir le voisinage jusqu’où ?

– Oh, on pourrait dire que les jardins français ont quelques différences d’avec d’autres jardins européens, et plus de différences encore avec des jardins africains, ou chinois, ou américains… Les jardins qui sont autour de toi abritent des graines et des espèces de plantes qui caractérisent la région, le pays…

– Les jardins alsaciens sont différents des jardins bretons ?

– Oui, il y a quelques différences qui se transmettent de jardin en jardin, de jardinier en jardinier.

– Et mon copain africain ? Son jardin ne peut pas faire pousser les mêmes graines que le mien ?

– Si, tout à fait. La nature de la terre est telle que ton copain, quand il est jardinier du jardin qu’il est, doit tenir compte de sa différence pour faire pousser magnifiquement les graines d’ici qu’il choisit d’y faire pousser. Ce sont les plantes qui existent à la naissance qui sont déjà là. Certaines restent toute la vie, d’autres, tu le verras, tu auras envie de les enlever pour faire de la place aux nouvelles, à certaines que tu rencontreras et qui te plairont.

– Elles me plairont toutes ?

– Non, certaines pousseront en toi de manière obligée ; tu ne pourras pas les enlever. Tu peux apprendre à interagir avec elles au mieux et même à les utiliser pour rendre ta vie passionnante.

– Même si je ne les ai pas choisies ?

– En partie parce que tu ne les as pas choisies. Ce sont des plantes qui t’apprendront à faire avec, à être toi en les incluant dans cette partie particulière qui est ton jardin. »

Il avait appuyé sa voix sur « en partie », il voulait marquer que bien des choses sont subies quand elles arrivent et par une sorte de retournement de sens, elles deviennent ce qui rend la personne puissante.

« -Il m’arrive d’être obligé de faire des choses, d’obéir. Souvent cela m’embête et pourtant mes parents me disent que c’est ainsi.

– Ils ont raison, et je ne te dis pas cela parce que ton père est mon fils. L’obéissance est une manière d’apprendre qu’il y a d’autres jardins…

– Alors en sachant qu’il y a d’autres jardins, j’apprends aussi à faire attention à eux ? A ce qui vient d’eux ? A ce qui vient de moi et va vers eux ?

– Exactement ; c’est ainsi que nous apprenons à vivre ensemble, à nous enrichir les uns les autres en conscience, à devenir responsables. Nous ne pouvons devenir responsables un jour que si nous avons appris qu’il y a d’autres personnes-jardins, et que la manière dont nous vivons a une influence sur les autres.

– Je comprends, ce n’est pas juste si je fais seulement comme moi j’en ai envie. Cela risque de faire tomber des pépins dans le jardin de mes proches. Je dois apprendre à faire en sorte de ne proposer à la plantation dans les autres jardins que les graines dont je me serai bien occupé… »

Le grand-père pris l’enfant par les épaules. Il était ému, profondément bousculé par la compréhension précoce de l’enfant. Dans ce geste, il percevait l’énergie d’amour qui réchauffait sa poitrine. Il sentait en lui une sorte de trop plein qui s’écoulait agréablement et joyeusement vers son petit-fils. C’est magnifique d’aimer, et oh combien satisfaisant quand la présence de cette source trouve un cœur disponible pour s’écouler. Et le cœur de son petit fils était disponible. Chances ! Pierre, lui, faisait de même une expérience nouvelle. Il percevait aussi le changement d’énergie de son grand-père. Il comprenait que l’émotion du vieillard résonnait avec sa remarque, sa compréhension. La manifestation de son intelligence avait agi comme un déclencheur sur son grand père. Lui aussi résonna à cette émotion.

– Dis-moi grand-père, est ce que les émotions que je ressens sont des graines pour les jardins des autres?

L’homme ne put répondre de suite. La présence d’une sensation d’amour se faisait de plus en plus forte en lui. Les mots « joie, bonheur » s’imposaient à sa conscience.

– Oui, ce sont les graines qui vont le plus facilement d’un jardin à l’autre. Ce sont celles qui donnent le plus facilement des nouvelles pousses.

– Ma colère aussi ?

– Ta colère aussi. Les graines-émotions partent souvent dans tous les sens et envahissent les autres jardins. Certaines émotions comme la joie, l’entrain donnent des fleurs agréables. Certaines graines-émotions donnent des plantes plus difficiles à gérer.

– Ma colère est comme de l’ortie ?

– Quand ta colère est piquante, oui. Quand ta colère est juste une colère de frustration, oui. Mais quelquefois la colère est une belle émotion qui permet d’agir dans des circonstances difficiles. Elle agit un peu comme une énergie qui te permet d’aller plus loin que tu ne pensais, elle peut te permettre d’aller au-delà de ta peur. Elle te permet de bâtir un peu plus le mur qui entoure le jardin que tu es. Mais ces colères sont rares. La plupart des colères sont des colères-peurs, des colères-frustration. Celles-là quand leurs graines passent dans les jardins autour du tien, et que les jardiniers de ces jardins n’y font pas attention,  plantent des orties et d’autres plantes désagréables, et qui se développent à une grande vitesse, et qui ont des racines qui courent sous la terre en donnant de nombreuses plantes.

– Cela s’appelle des rhizomes, monsieur mon grand-père ! Notre instituteur nous a dit que les plantes à rhizomes s’étendaient beaucoup.

L’enfant marquait une nouvelle fois qu’il suivait parfaitement les méandres de la pensée de son grand-père. Son intérêt agissait comme un appel à plus d’informations encore.

– Souviens-toi, tout à l’heure, tu as compris que la plupart des graines qui s’échappent de notre jardin sont les graines qui viennent de nos émotions. Tu me montres ainsi que tu as bien compris. Es-tu d’accord pour que nous poursuivions nos conversations demain ?

-Tu me raconteras les jardins ?

– Peut-être que demain je te raconterai aussi certaines plantes, certains arbres qui poussent dans les jardins que nous sommes. Si nous connaissons la nature de ce qui pousse, nous pouvons mieux nous en occuper, mieux jardiner…

– Pourtant, Grand-père, il y a plusieurs questions qui sont là ce soir : Que deviennent les jardins et le jardinier quand on meurt ? Quand toi tu vas mourir, que deviendra ton jardin ?

L’homme entra en lui-même, écouta longuement le son de sa respiration, et celui du bruissement du vent, et du ruisseau.

– Je ne sais si tu peux imaginer ce que je vais te dire. Quand quelqu’un meurt, et que son jardin a été bien entretenu, et qu’il l’a travaillé avec conscience, avec amour et que ce jardin est beau à ses yeux, le jardin va nourrir la source de cet amour que je sens pour toi en ce moment. Je t’aime Pierre, et cet amour vient d’une source nourrie de tous les beaux jardins, et s’écoule à travers moi…

– La source qui passe par toi irrigue mon jardin. »

Silencieusement, – pouvait-il y avoir des paroles après celles-là ?- l’homme et l’enfant, de concert, marchèrent vers la maison.

Le chat, derrière eux, silencieux, semblait les honorer. Pouvait-il en être autrement ?

A la prochaine!

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