Suite 3

Il en est des histoires comme à peu près de tout: Elles nous invitent à un travail, (quand je dis travail cela ne signifie nullement que ce soit fatiguant ou inconfortable), d’herméneutique, c’est à dire d’interprétation.

C’est à partir de l’interprétation propre à nous même, à notre regard que l’histoire prendra, peut-être, du sens.

Or, le plus souvent, nous avons tendance à interpréter ce que nous dit, montre, manifeste l’autre. Nous sommes alors d’une grande prolixité, énonçant la vérité de l’autre, celle que nous sommes sûrs d’avoir perçu.

Nous oublions alors que ce que nous pensons vient en fait de nous-même et n’a que très peu à voir avec ce qu’a dit, montré, manifesté l’autre.

C’est ainsi, c’est une manière de fonctionner qui est au cœur même de notre pensée et la seule chose que nous puissions faire je crois, c’est de prendre une (saine) distance avec ce que nous pensons en acceptant que ce que nous prêtons à l’autre et qui semble l’évidence de notre compréhension est en fait une projection de notre insu …sur nous même!

Et pourtant, à y regarder de plus près, ne peut-on penser qu’au cœur de notre dire se situe cette pépite de connaissance de soi et que l’autre, et la projection « qu’il nous permet », nous offre le chemin vers  cette découverte de soi-même.

Et que cette pépite est précisément ce qui va participer à nous constituer en élément social du groupe auquel nous appartenons?

Hier, alors que j’intervenais dans une formation de Marcel c’est précisément ce que je me disais, admiratif que j’étais à mesurer combien les interventions des personnes en stage pouvaient être fécondes de possibles, et que c’est dans la trame de leur discours, une fois débarrassé le plus possible des projections, que se situe la beauté de l’être qui l’énonce.

Alors, j’ai été heureux de participer bien modestement à ce qui se passait là, précisément.

Bien, retrouvons nos…amis?

3

C’était samedi, et ce jour-là, il n’y avait pas école. L’enfant dormit plus longtemps, et descendit de sa chambre les cheveux ébouriffés, en pyjama. Il prit le temps de déjeuner. Sa mère avait fait des crêpes. Ce n’était pas dans les habitudes de la région, mais l’enfant aimait manger des crêpes tartinées de beurre salé et boire du chocolat. Il fit durer autant que possible son petit déjeuner. Le chat s’était assis sur une chaise à côté de lui et attendait paisiblement. Il regardait l’enfant avec une intensité qui chercha l’enfant au cœur de ses pensées.

– « Bonjour Plume, tu me regardes drôlement. Tu veux me dire quelque chose ? Depuis quelques jours tu passes du temps avec moi et grand-père. Tu aimes ça ? »

Le chat ne baissait pas le regard. L’enfant tentait d’imaginer l’état intérieur du chat, ce qu’il pouvait sentir, percevoir. Comment me voit-il ? Comme je vois moi ? Que ressent-il ? Pense-t-il ? Pierre s’essayait de percevoir le monde à la manière d’un chat, d’avoir les yeux à l’horizontale de la table, d’entendre des sons modulés en paroles, de sentir son arrière train et ses pattes arrière, de deviner ce que pouvait être la sensation de la langue sur l’avant de la patte juste avant de la passer sur son museau. Il en oubliait de manger.

– « Pierre, que fais-tu ? Termine ton déjeuner et va te préparer. Grand-père t’amène dans la forêt.

– Super ! Tu viens avec nous ?

– Non, je prépare la journée.

– Pardon, maman. Je parlais à Plume. »

Étrangement, Pierre percevait un lien fort avec le chat, encore plus que d’habitude. Cela l’interrogeait. Qu’y avait-il de changé ? Était-ce les discussions avec grand-père qui faisait cet effet ? Il faudrait qu’il lui en parle. Il pensait à tous les jardins, à tous les jardiniers. Grand-père avait peu parlé des murs d’enceinte autour des jardins ; était-ce des vrais murs ? Des grilles ? Des haies ? A la fois, il aimait cette idée de jardins, mais en même temps il sentait l’envie de parler de manière différente de qui il était. Cela aussi il pourrait en parler avec grand-père.

Sa toilette fut vite expédiée, il s’habilla, mit ses baskets, et sa polaire.

Il retrouva son grand-père dans la remise. Le vieil homme rabotait une pièce de bois prises dans les mâchoires d’un étau.

– « Bonjour Grand-père, que fais-tu ?

– Bonjour Pierre, je prépare un support pour une étagère. Dessus, j’aimerais ranger des livres que j’ai sortis de ma bibliothèque pour en mettre d’autres. Je crois que je garde trop les livres, ils s’ennuient, se morfondent de ne pas être lus. Un livre s’il n’est pas lu se meurt. Il redevient un objet sans vie. »

– Grand-père, avec toi, tout est vivant ! Même les livres !

– Il y a longtemps, un poète a posé la question à savoir si les « objets inanimés avaient une âme ». Je crois que oui, dès l’instant où tu entres en relation avec quelque chose, un caillou, un arbre, une fleur, un animal, et que tu ressens en plus de la présence de cette chose le lien qui t’unit à elle, alors oui, la chose est animée par ta propre âme qui s’y mire comme dans un miroir.

– Ce matin, nous nous sommes regardés avec Plume, et j’ai eu l’impression que je pourrais connaitre comment il vit. Je ne savais plus si ce que je pensais venait de moi ou de lui ; si j’étais garçon ou chat…

– C’était agréable ?

– C’était étrange. Je sentais plus que d’habitude que je vivais.

L’homme pensa à la fin de la phrase de Lamartine : « Objets inanimés avez-vous donc une âme, qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? »[1].  Ce qui vaut pour les objets vaut bien pour les végétaux et plus encore les animaux. Il savait que si l’enfant apprenait à orienter son attention, il pourrait s’ouvrir à ces dimensions que lui avait mis tant de temps à aborder et explorer. Sa façon de vivre serait alors plus intense encore que la sienne. Il irait plus loin, il bâtirait plus de bonheur sur terre, il apporterait tellement plus aux autres par sa manière de vivre au plus près de sa pensée, délié des peurs qui font passer à côté de soi-même. L’homme prenait conscience de tout ce temps, ces nombreuses années qui lui avaient été nécessaires pour se libérer des peurs qui l’empêchaient d’être tranquille avec lui et avec les autres. Il lui en avait fallu du temps pour comprendre que ce qui le détournait de sa direction qu’il sentait pourtant, n’avait rien à voir avec les autres tels qu’ils étaient, quels qu’ils soient, mais avait à voir avec ses peurs les plus profondes qu’il avait souvent masquées par de la colère, et de la violence. Comprendre que les autres ne lui faisaient rien, mais que lui réagissait aux autres à sa manière, et que cette manière était en lien avec son histoire mais pas avec l’évènement relationnel tel qu’il se produisait. Il s’arracha à cette pensée. Pierre était là ; il le voyait attendre paisiblement. Il pensa au chat. Pierre semblait attendre comme un chat, centré dans le présent. Il posa le rabot, desserra la pièce de bois et la mit sur l’établi, passa rapidement un balai au sol et ramena les copeaux sur un même tas.

– Aujourd’hui, je t’emmène pour une promenade dans la forêt.  Nous avons trois heures devant nous pour aller saluer les arbres et les oiseaux. »

Il posa un chapeau sur sa tête, mit une écharpe autour du cou puis, prenant la main de Pierre, ils allèrent en direction du petit pont de bois qui enjambait le ruisseau et menait vers la forêt.

L’automne avait un peu forcé à nouveau sur les ors des feuilles et la forêt était comme un tableau vivant, ondulant sous les risées ; les ors et les jaunes et les feuilles encore vertes devenaient un océan vertical de vie. Vers le milieu du pont, les deux s’arrêtèrent, le grand père penché en avant, accoudé contre la rambarde, l’enfant vertical et les bras horizontaux, ils regardèrent leur reflet. L’image de leur visage bougeait doucement au rythme des vaguelettes.

– « Regarde nos visages Pierre ». L’enfant se tenait sur la pointe de ses pieds pour voir son visage sur l’eau, « regarde et dis-moi qui tu vois ? »

– Je vois deux jardiniers, je vois deux jardins qui vont dans un autre jardin, immense, pour passer la matinée.

L’enfant eut un sourire en regardant le reflet du visage étonné de son grand-père. Le vieux lui, se demandait comment son petit-fils pouvait à son âge avoir cette rapidité d’esprit, cette faculté déjà présente de se tenir à un niveau imaginaire. Et puis, il admit sa précocité. Il l’admit dans un mouvement d’amour renouvelé.

– C’est juste, deux jardiniers, deux jardins. Si tu observes bien ton visage, tu verras que c’est le visage d’une personne dont tu ne sais pas encore beaucoup. Une personne qu’il te faudra fréquenter longtemps pour la connaître. Une personne qu’il te faudra aimer pour avoir envie de vivre pleinement, intensément.

– Mais, Grand-père, ne faut-il pas d’abord aimer les autres ? Maman, papa, toi, Plume…

– Tu ne peux les aimer vraiment que si tu t’aimes toi-même. Si tu es en désaccord avec toi, si tu es insatisfait de la manière dont tu vis, si tu en viens à penser que tu devrais te punir, alors tu ne peux pas aimer les autres. Tu ne peux les aimer qu’à partir de toi quand tu es content de toi-même, quand tu es d’accord avec toi. Quand tu aimes la personne que tu es, que tu t’acceptes vraiment tel que tu es et pas tel que des gens te disent que tu devrais être, alors tu peux de grandes choses. Pas tout ; nul ne peut tout. Mais justement, quand tu acceptes que tu ne peux pas tout, tu peux alors beaucoup.

– Grand-père, des fois je suis en colère contre moi, quand je fais des choses que je n’aime pas, quand j’ai du mal à apprendre, quand je ne sais pas ce que je voudrais.

Ils s’assirent au bord du pont, les jambes dans le vide au-dessus de l’eau. Les trois assis sur leur derrière ; l’homme, l’enfant et le chat.

-Quand tu es en colère contre toi, c’est comme si dans ton jardin venaient deux loups : Un loup calme et puissant, et un loup énervé, bagarreur. Quand ils se rencontrent, ils se battent. Le loup bagarreur veut le plus souvent se battre ; alors le loup calme accepte le combat.

– Qui va gagner ?

– Le loup qui est le mieux nourri par toi. Celui dont tu t’occupes le mieux, celui que tu reçois le plus souvent.

– Tu veux dire que si je fais attention, le loup calme et puissant va dominer ?

– Oui, la partie de toi dont tu t’occupes sera dominante.

-Mais alors, cela ne se fait pas comme ça, tout seul ? Mon entraineur au foot dit que c’est le caractère.

– Il a raison, mais il faut savoir que le caractère est ce que nous forgeons jour après jour, selon la manière dont on vit, les habitudes que l’on prend petit à petit. Il existe une sorte de poème, une citation qui se trouve dans le Talmud je crois:

                « PRENDS GARDE A TES PENSÉES, CAR ELLES DEVIENNENT DES PAROLES.

                PRENDS GARDE A TES PAROLES, CAR ELLES DEVIENNENT DES ACTES

                PRENDS GARDE A TES ACTES, CAR ILS DEVIENNENT DES HABITUDES

                PRENDS GARDE A TES HABITUDES, CAR ELLES DEVIENNENT TON CARACTÈRE.

                PRENDS GARDE A TON CARACTÈRE, CAR IL DEVIENT TON DESTIN. »

Ces paroles sont importantes. Elles sont comme une sorte de guide qui oriente ton attention plus vers toi que vers les autres. Ton entraineur t’invite à réfléchir à comment tu construis ton caractère, et comme dit le texte, ton caractère devient ton destin, ta vie.

-Dis Grand père, j’ai l’impression que l’on retrouve ce que tu disais à propos des arbres et des graines qui viennent des jardins à côté, et qui vont dans les jardins voisins.

– Exactement. Alors, si tu le veux bien, nous allons nous remettre en route vers la forêt, et en marchant, je te dirai comment les herbes et les arbres poussent dans les jardins. »

Ils se relevèrent, et, toujours accompagnés du chat, continuèrent sur le sentier du bois.

A la prochaine!

[1] Lamartine ; « Milly ou la terre natale »

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