Suite 5

Les histoires qui sont quelquefois laissées en plan, comme isolées, comme abandonnées continuent de vivre. Elles vivent autrement que dans l’apparence de la publication, elles vivent dans le cœur du narrateur. Je n’ai pas oublié cette histoire commencée il y a quelques mois.
Aujourd’hui, elle sort du bois et se poursuit sous le regard de qui veut bien la lire.
Pierre aurait-il pris de l’âge?
sans doute, qui ne le, fait?

Toute intervention a une structure, un plan. Celle-là aussi ; je propose de progresser ainsi :
1) Je suis, et ne sais pas que je suis.
L’enfance naïvement heureuse ; les bases nécessaires de la construction
2) Je pense donc je suis.
Comprendre certains des mécanismes de la pensée, s’ouvrir à plus.
3) Je souffre donc je suis.
Comprendre les mécanismes de la souffrance, expérimenter d’autres façons d’être possibles, choisir librement ce que je désire.
4) Je suis donc je suis.
Tenir ensemble la pensée, la conscience de soi, l’orientation de son être
5) Je suis.
Être sans « pourquoi », juste être…Paisible.

Je suis, et ne sais pas que je suis.
Etrange n’est-ce pas cet espace singulier de l’enfance qui est et n’a pas encore conscientisé l’expérience d’être.
La conscience de soi n’est pas encore présente. Bien sûr, l’être existe, l’enfant est, mais à quel moment le « je » qu’il énoncera aura-t-il du sens ?
C’est une longue période que ce temps où depuis peut-être notre vie intra utérine, nous sommes vivants, notre cœur bat, nous engrangeons des sensations, des mémoires, et puis nous naissons, nous aspirons et expirons une première fois l’air, le souffle qui nous accompagnera toute notre vie.
Une personne qui m’a enseigné nous disait que :
– « A notre première respiration, nous sommes assez vieux pour mourir.
– Et après cette première respiration ?
-Après, c’est cadeau, après cela t’appartient. »
C’est bien longtemps après ce premier souffle que l’on se dit ces choses-là ; d’abord, il y a ces années d’enfance où nous découvrons le monde, notre environnement humain, familial, et tous les autres.
Avez-vous déjà tenté de vous représenter ce que peut être la vie d’un enfant qui ne pense pas ? Comment perçoit-il le monde ?
Comment le percevais-je alors que je n’avais que le système psychique des autres, de ma mère en premier, pour donner une cohérence à ce que je vivais ? Souvent, j’aime imaginer ce monde de découverte sensorielle, émotionnelle que vit l’enfant. Ses étonnements, ses plaisirs, mais aussi ses craintes, ses frayeurs, ses rages devant toute frustration qui lui est insupportable, ses instants de plénitude quand ce qu’il vit est doux, harmonieux. L’enfant vit un monde qui se dévoile à lui dans une expérience de vécu au présent, dans une dialectique de confort et d’inconfort, de plaisir et de déplaisir. Il exprime le plus souvent au moment même ce qu’il vit à travers un comportement émotionnel ce qu’il vit. Et comme disait un ami canadien, quand il n’exprime pas, il imprime ! Nous avons tous ainsi imprimé bien des sensations que pour une raison ou une autre nous n’avons pas exprimé. Je crois qu’il y a peu à en dire, c’est le lot de notre humanité. Ce vécu au présent, sans passé que l’on peut se représenter, et sans futur que l’on peut projeter, (j’imagine cela à un moment archaïque de notre vie, lorsque le monde a si peu de sens que penser le passé, ou se référer au passé, ne peut pas en avoir), il me semble que quelquefois nous tenterons de le retrouver. Mais cela, nous l’évoquerons plus tard.
Le tout petit enfant vit dans le présent ; et quand le présent est agréable, tout est agréable. Et quand il est désagréable, tout est aussi désagréable. Le présent est le « tout-du-vécu de l’enfant ». Le présent en soi transcende la notion même de limite. La limite est apportée par la conscience de la linéarité temporelle, et également par la conscience de l’autre. Cette façon d’être, de vivre au présent se « paye » donc par l’ignorance de la pluralité. La sensorialité seule crée un monde où toute frustration est génératrice de douleur, et de sa conséquence, la rage. C’est le temps, dit de la toute-puissance, où dans ce qu’il donne à voir, l’enfant réagit douloureusement à toute frustration, à toute limite à son plaisir à vivre.
L’expérience que nous ferons, nous adulte, est que notre temps est une succession de présents, et que l’agréable et le désagréable sont des jugements subjectifs dont on sait qu’ils sont transitoires.
Enfant, tout petit enfant, nous sommes sensations, et il nous manque la capacité à donner sens à ces sensations.
Nous vivons, et ne le savons pas. D’autres autour de nous le savent, et par leurs interactions, vont étayer progressivement notre conscience d’être.
L’arrivée de cette conscience sera le départ du vécu du seul temps présent. Quand l’enfant devient conscient, il évolue et accède à la capacité d’aller à la fois un peu avant et un peu après son présent. Très rapidement, il prend alors conscience d’exister séparé de tous les autres. Il nait en lui le début, les prémisses de la conscience d’être.
Mon grand-père me disait quelque fois que quand nous naissons, nous sommes des jardins. Dans ce jardin, avec une belle terre bien labourée, existent des plantes qui viennent de la vie d’avant la naissance ; mémoires, engrammes de toute la filiation, également de ce qu’a pu transmettre la mère. A la naissance, nous ne savons pas grand-chose de ce monde dans lequel nous arrivons, nous ne savons pas ce que nous sommes, et ce sont nos proches, tous ceux qui s’occupent de nous qui jardinent la terre du jardin métaphorique que nous sommes. Ils donnent une architecture au jardin, ils enlèvent certaines des plantes ou des racines qui y sont, ils plantent certaines autres espèces. Ils font découvrir une grande variété de plantes, d’arbres qui existent, aident à choisir des fleurs, des arbres qui nous plaisent ; c’est un temps où l’on met certaines plantes, quitte à les enlever quelques temps plus tard. Les arbres demandent plus de temps à s’installer, à prendre racine. Les adultes par leur attention entourent doucement le jardin de murs, encore bas, qui le séparent des autres jardins.
Lorsque j’avais dix, douze ans, j’aimais beaucoup cette histoire. Elle me permettait de me représenter ma vie comme l’action de cultiver en moi ce dont j’avais envie.
Aujourd’hui, je sais que ces murs qui entourent les jardins que nous sommes sont indispensables pour que naisse en nous la conscience d’être, et que si leur construction est souvent très douloureuse, de par les limites qu’ils imposent, sans ces murs, pas de conscience de soi possible !
J’ai souvent rencontré dans ma vie professionnelle des personnes qui étaient en peine avec les « murs de leurs jardins ». Leur vie oscille entre la plénitude du plaisir, et la rage de la frustration. Il n’est pas possible de dire d’eux que ce sont des « tièdes », leurs affects basculent du plaisir à la souffrance. Ils ont une pensée qui voit le monde de manière binaire et les personnes et les choses sont bonnes ou mauvaises, justes ou injustes, c’est beau ou laid… Tout se situe dans une dialectique du « bien » ou du « mal », et leur référence est eux même, ou le groupe auquel ils appartiennent et qui fonctionne sur un même modèle. Il y a « l’axe du bien » et « l’axe du mal » ; la Vérité et le Mensonge…
Ces personnes ont beaucoup de difficultés à considérer qu’une autre pensée est possible. Qu’une autre vérité, une autre beauté, existe en dehors de la leur. Ils sont en souffrance avec ce qui est « autre », tout ce qui est autre. Le plus souvent, ce sont des êtres qui éprouveront de la méfiance vis-à-vis de ce qu’ils ne connaissent pas, ce qui est singulier, ce qui est différent de leur propre expérience. Ils se sentent mal à l’aise avec ce qui ne leur ressemble pas et tenteront d’intégrer des groupes de leurs pareils. Leur vie oscille entre le repli total sur soi, ou une forme de colonisation de l’autre. Leur souffrance est constante, tout ce qui ne correspond pas au monde tel qu’ils le pensent est agression. Ils vont développer selon leur caractère deux grandes orientations de leur « être au monde », la passivité et l’agressivité ; la plupart passeront de l’une à l’autre selon qu’ils se situent dans le réel ou l’imaginaire ;
-La passivité. La vie de ces personnes est une succession presqu’ininterrompue de situations où ils se sentent écrasés par leur environnement humain, mais aussi ils éprouveront une douleur devant les évènements naturels qui seront aussi pour eux des agressions. Dans le plus léger des cas, ils penseront souvent : « je suis timide » ; dans le pire, ils seront dans une telle inhibition qu’ils auront de la difficulté à penser. Ils vivent le monde comme un endroit terrible où ils n’ont aucune place. Chaque geste, chaque rencontre est une épreuve. Ils développeront des stratégies pour réduire autant que possible les contacts, les rencontres, tous ce qui de près ou de loin génère du changement. Leur vie intérieure est dramatique. Ils oscillent entre un profond désespoir et des moments de rage intense. Une rage qui les brule à l’intérieur, qui les fait souffrir terriblement et qui leur fait peur, qui les effraie eux même. C’est en partie cette rage qui vient nourrir le retrait social qu’ils ont ; ils ont tellement peur que leur exaspération les amène à un acte définitif, comme de tuer l’interlocuteur qui susciterait leur colère, qu’ils se protègent en réduisant d’autant plus les contacts avec les autres. Ils sont dans une répétition comportementale qui se nourrit elle-même de cette répétition, ce que l’on appelle un cercle vicieux. Les pensées fantasmatiques qui les habitent sont souvent de l’ordre de l’hyperbole ; leurs rêves éveillés sont d’une telle violence, réactionnelle à ce qu’ils vivent du fait de leur inhibition, de leur passivité, que cela renforce leurs peurs. Ils nourriront souvent ce système de pensées particulières de lectures, films violents ou mettant en scène des héros intouchables, presqu’immortels, tout puissants, que ce soient des héros maléfiques ou bienveillants. Ils deviennent dans l’intimité de leur pensée ces personnages tout puissants, et cela les éloigne d’autant plus de la réalité de ce qu’ils vivent. Ils s’enferment progressivement dans cet imaginaire qui rend les choses vivables au début, mais qui rapidement va les éloigner de la vie. Ils construisent d’eux même leur enfer. Ils en sont le lieu, le « Prince », et le damné.
Les relations qu’ils vivent avec leurs proches, quand il y en a, sont douloureuses aussi pour ces proches qui sont pris dans cette vision du monde qui exclut toute altérité, puisque cette altérité est dangereuse.
Les proches en viennent alors à produire des réponses comportementales et relationnelles qui renforcent d’autant les mécanismes d’inhibition et d’agressivité.
Mon grand-père disait que lorsque l’on ne se préoccupe pas des arbres de notre jardin, ils peuvent atteindre et ensemencer les jardins voisins. Lorsque ce sont des plantes ou des arbres qui produisent du désagréable, ce désagréable peut y prendre racine. La connaissance et le respect de l’autre veut que nous traquions en nous-même ces graines de douleur afin de ne pas les faire essaimer ailleurs. Refuser de voir cela en soi c’est participer à la contamination.

-L’agressivité : c’est le pendant de l’inhibition, de la passivité. Il y a plusieurs manières d’agressivité. Certaines sont utiles, elles nous permettent d’agir dans certaines circonstances, d’aller vers les autres, de nous positionner. L’agressivité est un état nécessaire ; il traduit le mouvement du vivant en nous.
Il y a d’autres formes d’agressivité. J’aimerais que nous puissions nous arrêter à ces formes où l’agressivité tend non plus à aller vers l’autre, mais à soumettre l’autre. Certaines personnes, souvent construites sur une structure de peur de l’autre, vont développer une manière relationnelle qui tend à vouloir soumettre l’autre à leur volonté. Pour ces personnes, soumettre ce qui leur fait peur est la seule façon de contrôler cette peur. Ils tentent de s’apaiser en contrôlant l’autre.
C’est une position existentielle douloureuse et très consommatrice d’énergie. Elle nécessite d’investir toute relation selon une grille où l’environnement est considéré comme un lieu à coloniser, les personnes comme des ennemis potentiels à soumettre. La peur est présente presqu’en permanence. La réponse à cette peur est à l’inverse des personnes à structure inhibée qui recherchent des chefs pour trouver protection. Elle est la manifestation de cette position de chef possible. Le fait que cette position requiert des alliés n’est pas considéré comme une fragilité mais une stratégie de conquête. Ces personnes n’ont que peu la conscience que sans ce système d’agression ils ne sont que soumis à leur peur. Leur chemin doit les mener de la dialectique du pouvoir à l’acceptation de cette puissance en eux qu’ils ignorent.
Progressivement, ils anesthésient le sentiment de peur qui les traverse et ne s’ouvrent qu’à ce qui fait référence à l’agressivité, au pouvoir. Dans leur vision du monde, le pouvoir seul peut permettre à une personne de subsister. Ils auront tendance à créer des systèmes expansifs, de l’accumulation. Rien ne pourra leur donner un sentiment de satiété. Ils seront souvent admirés, entre autres par les gens de même nature qu’eux, qui en sont encore à l’espace d’inhibition, de passivité ; ils seront investis d’une fonction de chef qui renforcera l’orientation de leur vie. En tant que chef, ils créeront un micro système cohérent, logique qui répondra aux attentes de ceux qui adhéreront à leur monde. Les autres seront et resteront des objets indésirables qu’il s’agira de soumettre ou d’abattre. Objets car dans cette position l’autre ne peut exister en tant que tel, en tant que sujet. Si l’autre est un sujet alors il est dangereux.
S’ils ne sont pas dans cette fonction de chef, et que pourtant ils souffrent sur le versant de l’agressivité pathologique, ils vivront pleinement la souffrance de se sentir en guerre constante, d’être seul(e) dans un monde dangereux, hostile.
Mon grand-père disait que certains jardiniers ne peuvent pas pour des raisons diverses se différencier des plantes de leur jardin. Ils considèrent que ce qui pousse dans le jardin est la seule végétation possible. Si c’est une végétation d’épines, de végétaux malodorants, alors, toute la création doit être de cette nature et ils considéreront comme un grand danger les autres plantes. Ils penseront que ces plantes étrangères vont étouffer leurs arbustes. Ils ne sauront pas qu’ils peuvent eux faire en sorte que dès que le jardin se couvre d’épines, il est possible d’en laisser quelques-unes afin d’en garder, elles ont aussi leur utilité, mais qu’il est important de ne pas les laisser proliférer car elles envahissent ensuite rapidement tout l’espace, empêchant que poussent d’autres plantes, appauvrissant la diversité biologique, puis vont coloniser les autres jardins mal protégés. Ils tentent de différentes manières de persuader les jardiniers alentours, et si cela ne fonctionne pas, ils essaient de faire en sorte de tuer les autres plantes pour laisser l’espace à leur vision de ce que doit être un jardin.
Un jour, je lui demandai ce qui arrive lorsque tous les jardiniers autour d’eux sont attentifs et empêchent la prolifération de ces buissons d’épines dans leur propre jardin, je me souviens que c’est avec beaucoup de tristesse qu’il me répondit que ces jardiniers mourraient alors étouffés par leurs plantes. Il rajouta que c’était une des raisons qui faisait que nous devions être attentifs à cela ; pour empêcher si possible que cela arrive, qu’ils meurent de cette manière terrible. Il me dit que d’une certaine manière, notre responsabilité était d’empêcher cette prolifération des plantes-épines. Au cours de cette conversation, je lui posai aussi la question d’un autre devenir possible ; « Est-il possible que ces jardiniers comprennent ce qui est en train de se passer, changent, et soient attentifs à extirper ces graines et ces racines de la violence et à développer d’autres plantations? »
Quelquefois, mon grand-père prenait du temps pour me répondre. Comme s’il devait plonger en lui, dans son expérience pour trouver des éléments pour construire sa réponse. Il me dit que oui, quelquefois c’est possible. La personne rencontre de manière inopinée un fruit, une fleur et est touchée au plus profond d’elle-même. C’est comme une révélation, elle découvre une autre manière de vivre, son orientation change, elle devient autre et souvent commence à cultiver différemment son jardin. Il est possible d’utiliser le mot « conversion », non pas dans un sens religieux, mais en changeant de direction, la personne retrouve son humanité. Elle sait intuitivement, mais aussi avec une grande certitude qu’elle a été touchée par quelque chose, une grande expérience qui la dépasse.
Souvent, elle devient alors un grand jardinier, humain, tolérant. Fréquemment, elle sera alors encore plus attentive que les autres, ceux qui s’occupent de leur jardin depuis plus longtemps. C’est étrange, non ? mon grand-père terminait quelquefois ses phrases par une question presqu’abrupte, générale, qui m’invitait à cet étonnement si important pour poursuivre l’intérêt aux choses.
Ce jour-là, je m’en souviens, il sembla plonger encore plus profondément en lui. La lumière de son regard sembla se ternir, tout son corps parut se tasser. Sa voix devint sourde.
-« Pourtant, quelquefois rien n’y fait ; rien ne peut toucher certains jardiniers qui ne verront jamais la beauté d’une fleur, n’en sentiront jamais la senteur, ne se préoccuperont jamais des fruits ou de l’absence de fruits de leur jardin, ils sont comme obnubilés par la nécessité de couvrir les jardins alentours, le plus possible de végétaux épineux. Ils ne voient qu’un monde d’épines et de rudesse.
-Comment est-ce possible ? Ils ne peuvent changer ?
-Viens avec moi.  »
Il m’entraina dans son atelier et se munit d’un verre d’eau, d’une petite éponge sèche et rabougrie, d’une pierre et d’un marteau. Il m’invita à être attentif et plongea rapidement l’éponge dans l’eau. Celle-ci bien sûr se gonfla, il la sortit et la pressa. De l’eau tomba au sol. Il posa l’éponge puis, il prit la pierre et la plaça dans l’eau. Il la laissa de longues minutes. Pendant ce temps, il ne dit rien ; nous respirions les deux sur un même rythme. J’attendais, conscient de l’importance du moment. J’adorais ces moments de grande intimité avec grand-père ; je me sentais exister pleinement ; je regardais la pierre dans l’eau. Doucement un drôle de sentiment prenait place en moi ; j’éprouvais une sorte de proximité avec la pierre, d’intérêt, presque de compassion. La pierre devenait plus qu’une pierre et je ne savais pas quoi.
Prenant le caillou de sa main, il le fit bouger devant mes yeux.
-« Vois, il est humide, couvert d’eau. Cette eau va sécher si je laisse la pierre hors du verre, mais il y a là de l’eau qui recouvre la pierre. »
Puis, il posa la pierre sur une petite enclume qui se trouvait à côté, et avec le marteau la brisa d’un coup en deux. Prenant les deux bouts, il me les montra et rajouta :
-« L’intérieur est sec, il est resté sec. Certaines personnes ont un esprit comme cette pierre ; il est fermé sur lui-même, et même si un coup fort provoque une fêlure, une cassure, l’eau ne pourra jamais pénétrer au cœur de cette pierre, ne pourra jamais imbiber chaque partie d’elle. Ton esprit doit être comme l’éponge ; capable de s’ouvrir aux choses de son environnement, capable aussi d’exprimer ensuite ce qui l’a baigné et qui n’est pas forcément utile de garder. Il faut garder en toi ce double mouvement d’être touché et de rendre ce qui t’a touché. Les personnes qui ont l’esprit-pierre se pensent souvent fortes, elles sont dures, elles ne peuvent connaître ce grand mouvement comme une respiration de ce qui entre et ce qui sort. Quand je pense à elles, je me sens triste. »
Mon grand-père s’était assis sur une chaise ; il donnait l’impression d’une vraie souffrance. Il rajouta : « Pour certaines personnes, il n’y a rien à faire…Rien. » Je me sentais également triste, presqu’écrasé de tristesse ; pour le coup, j’aurais pu penser qu’une pierre me pesait sur le cœur.
-« Vraiment rien grand-père ?
-Le mieux est de protéger ton jardin et les jardins alentours de ces graines, développer au plus les plantes que tu choisis, les belles, les odorantes, les nourrissantes; élever les murs pour empêcher au plus la prolifération de ces ronces, apprendre aux autres à faire de même et faire en sorte que dans très longtemps, il n’y ait plus de ces personnes insensibles, que l’eau ne peut pénétrer, et que s’il reste ces épines qui font partie du monde, tous savent comment en contrôler la prolifération. »
Ce soir-là, nous rentrâmes, peut-être le pas un peu plus lourd, peut-être avec un peu plus de gravité.
Longtemps après cet épisode de l’éponge et de la pierre, il m’arrive de penser que ce fut là un grand enseignement. Je me souviens de ma douleur intérieure face à cette certitude que quelquefois rien ni personne ne peut agir sur une pensée, un comportement, ou aider une personne à changer.
Il y a peu de ces humains totalement enfermés sur eux-mêmes, mais il y en a. Les circonstances, la vie ont fait que la souffrance, le mal ont proliféré en eux comme autant d’épines. Ce monde terrible fait de combat se renforce de lui-même à partir d’un stade de développement. Les ronces de peur, de colère, de violences se propagent jusqu’à envahir totalement l’esprit et le corps de la personne. Nous pouvons rencontrer de temps en temps de telles personnes. Ce sont celles qui ne peuvent qu’accuser. Jamais elles ne parlent d’elles, de leur cœur, de leurs émotions. Elles ne le peuvent pas ; étrangement, c’est comme si elles n’existaient pas à leurs propres yeux, ou qu’il est dangereux de manifester à l’autre sa propre existence. Leur discours est construit autour de l’idée de jugement, de ce qui est bien, ce qui est mal, et il est possible d’entendre que ce qui est bien est ce qu’elles pensent et ce qui est mal est ce que pensent les autres. Elles accusent, portent un regard critique sur tout, et quand par exceptionnel elles parlent d’elles, c’est pour se dire victimes de quelque chose, de quelqu’un.
Elles ne pensent qu’en termes de victime et de bourreau, le plus souvent sans savoir qu’elles sont-elles mêmes leur bourreau, et dans un « jeu de projection », elles deviennent le bourreau des autres.
Que s’est-il passé dans leur jardin quand elles étaient encore petites ?
Bien longtemps après cette scène avec Grand-père, je pensais à cette métaphore des jardins-ronces. J’y repensais avec les acquis de la psychologie, une certaine compréhension quant aux mécanismes d’installation et de développement de la souffrance psychique et relationnelle. Lorsque l’on y songe, les ronces sont protectrices. Bien sûr, elles interdisent et interdisent beaucoup, la liberté d’aller et venir, la rencontre, les émotions et les sentiments doux. Mais surtout, elles protègent. Et comme celles-là s’installent à un moment de l’existence où l’enfant ne sait pas encore qu’il est et qu’il est en tant qu’être identifié, et qu’il aura besoin pour vivre d’être en relation avec les autres, elles prennent énormément de place, finissent même par occuper tout l’espace.
Les graines de ronces sont portées par les vents de la peur, elles grandissent et prolifèrent sur les terres amendées de peur. La peur est au cœur même de ce qui se passe pour ces personnes. Nous aurons bien sûr à nous pencher longuement sur la peur.
La peur fait partie intégrale de notre vie. Elle est une des composante de notre psychisme ; elle est présente je pense dès la naissance, et peut-être même avant.
Peut-être la peur est-elle présente déjà pendant la vie intra-utérine.
Mais et c’est un des rocher sur lequel j’ai bâti ma compréhension de la vie, il y a potentiellement, comme l’autre face d’une pièce, il y a en nous le médicament de la peur, celui qui dilue, dissout la peur.
Qu’est-ce ?
L’amour. Et c’est pas facile d’aimer ! Et avec le monde tel qu’il est, avec ses tensions, ses souffrances, avec ses beautés aussi, mais avec la possibilité de l’amour. Et ça, c’est un sacré challenge, ou un challenge sacré !

Mais avant de se pencher sur le « médicament », il est essentiel de connaître ce que l’on veut soigner.
Soigner évoque la maladie, le disfonctionnement, la souffrance qui en résulte. Cela évoque aussi au-delà de ces noms ce qui est de la structure, et la peur procède pour moi de tous ces noms à la fois, et de bien d’autres !
Un jour, j’ai choisi de considérer la peur comme faisant partie de la structure même de ma psyché, commune à toutes les psychés humaines.
Mon grand-père me disait : Dans le jardin que nous sommes, toutes les plantes sont présentes, quelquefois apparentes, poussant plus ou moins bien, quelquefois sous forme de graine. Nous le savons tous, une graine dans un jardin a la plupart des conditions pour germer et grandir. Choisis celles que tu veux voir pousser dans ton jardin, et celles également qui sont indispensables à la vie de celui-ci. Choisis un coin du jardin pour y cultiver certaines qui seront là juste parce qu’elles existent. Choisis en quelques une dont tu sais qu’elles sont rares, choisis en fonction de leur aspect, de leur odeur, de ce à quoi elles peuvent servir aussi. Certaines te soigneront si un jour tu en as le besoin, certaines peuvent être nocives si tu les laisses proliférer.
-Grand-père, les graines de la peur, suis-je obligé de les garder ?
-Elles sont là, et te connaissant, je sais que tu n’aimerais pas les laisser partir à tous les vents, les laisser pousser dans les jardins des autres. Il me regarda et poursuivit : les graines de la peur, gardes les dans un endroit encore plus protégé dans ton jardin, un endroit où elles pourront vivre et être retenues d’une de leur caractéristique qui est leur tendance à proliférer ; mets les dans une plate-bande entourée d’une petite palissade afin qu’elles soient bien à l’abri des vents qui pourraient les emmener.
-Et cet endroit sera tout petit ?
Tu dois penser que les peurs sont variées, qu’il en existe des espèces très différentes ; certaines sont utiles et peuvent même te sauver la vie; certaines sont étranges et ont servi quand le jardin était tout petit, elles servaient à faire en sorte que tu vives mais sont aujourd’hui inutiles à ton existence, elles font partie de ce qui fait ton jardin, elles doivent juste être contrôlées dans leur pousse. Elles sont et seront comme des modèles pour te permettre de comprendre plus tard le jardin et la vie des autres…
-Grand-père, ces pousses-peurs, ont-elles un nom ?
-Oui, aujourd’hui, je vais te parler des pousses-peurs, celles que tu cultiveras dans un endroit protégé de ton jardin.

Bien des années après ces jours d’enseignement, je me souviens avec émotion de ce temps passé où mon grand-père construisait en moi une structure de compréhension, une sorte de bâti autour duquel allait se développer un mode de penser. Aujourd’hui, je me dis qu’il installait la charpente de soutien pour le lierre de mes idées.
Je repense à ces moments d’une sorte d’herborisation où j’apprenais la nature de ce qui existe dans notre esprit, où sous cette forme métaphorique jardinière, il posait en moi ce nécessaire pour que j’avance sans peur dans la découverte des affects qui nous habitent. Nous avions je me souviens parlé des peurs et il m’avait demandé après m’avoir enseigné de lui décrire comment je voyais chacune de ces peurs sous la forme d’un végétal. Certains des végétaux étaient agréables à regarder, à sentir, certains repoussants d’aspect et d’odeur. Certains étaient d’une structure simple, d’autres extrêmement compliquées, presque tourmentées et avaient des sortes de rejet épineux.
Maintenant, il m’arrive de ne garder en moi que la pensée un peu technique, un peu simplificatrice d’une sorte d’énumération des peurs les plus courantes.
Alors, ce que j’enseigne est plus de l’ordre d’un savoir que d’une connaissance. Je le regrette parfois et déplore alors l’absence de mon grand-père qui savait si bien transformer les peurs et les autres affects, en cette floraison de ce qui occupe les jardins.

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