Allez; un « nouveau morceau »…

Plusieurs mois se sont écoulés…Dans ma vie, dans ta vie toi qui lit, dans la vie de Pierre et de son grand-père. Alors, il me paraît juste, dans cette année finissante de poser un nouveau chapitre, plus long que d’habitude. Comme pour clore une première grande partie de cette histoire. Et lancer l’histoire sur le fleuve du temps, comme un frêle esquif qui pourrait peut-être un jour, servir de radeau de sauvetage à un nageur épuisé. Tout le monde a le droit de se reposer, non?

Le travail des peurs
Lorsque je me décidai un jour à parler des peurs, de les extraire du tout que forme notre vie psychique et singulièrement notre vie émotionnelle, je fus bien étonné de constater que je ne savais pas par où commencer.
Tout le monde utilise dans le langage courant le mot peur. Tout le monde, pense à un moment où à un autre : « J’ai peur », ‘ »il, elle me fait peur », « je vais lui faire peur », « ça me fait peur »…
Mon grand-père lui-même m’avait accompagné dans l’exploration de cet espace de la vie tranquillement, en s’appuyant manifestement sur le fait que je savais ce qu’est la peur. Nos conversations se construisaient autour des « plantes-peurs » et il me semble qu’alors je comprenais bien ce dont il s’agissait.
Aujourd’hui, alors que j’ai quitté une certaine innocence, je ne sais plus.
Dois-je parler depuis la physiologie ? Depuis le ressenti subjectif ? D’où puis-je aborder les peurs pour à la fois les décrire et les inscrire dans la vie ?
En fait, l’évènement-peur est multiple, et il apparait que nous savons nommer ce qui se passe quand cela se passe. Pourtant, la peur a des caractéristiques : Lorsque nous avons peur, et tout dépend de la gradation de l’intensité de cette émotion, nous ressentons des effets physiques que nous interprétons comme étant ce que nous nommons peur. Il semblerait bien que l’enfant, très tôt, fasse cette expérience de la peur, alors dans sa forme viscérale, c’est à dire une peur sans nom, qui intervient puissamment sur sa façon de vivre le monde.
Je me souviens que lorsque nous avions abordé ce sujet, mon grand-père m’avait demandé de lui décrire ce que je ressentais lorsque j’avais peur. Nous étions assis en forêt sur une souche et un insecte avait entrepris de grimper à ma jambe. J’allais le chasser de la main et il me dit :
« Attend, ne bouge pas, ne chasse pas cet insecte ; regarde le, et dis-moi ce que tu vois, ce que tu sens, ce que tu penses.
-Je vois cette bête qui grimpe sur ma chaussette ; elle est noire, a des reflets métalliques, elle est grosse; de temps en temps elle arrête, semble me regarder et elle reprend sa montée. Elle va bientôt atteindre la peau de ma jambe. Ca y est, Je sens ses pattes crochues qui accrochent ma peau ; elle est froide, son ventre touche ma jambe, elle est lourde.
– Dis-moi ce que tu sens en toi ?
-J’ai l’impression que tout mon corps se retire vers mon ventre, je ne sens plus mes pieds sur le sol, je respire moins, je me fige, ….J’ai peur grand-père, je crois que j’ai froid.
-Attend encore, laisse-la aller comme elle veut.
-Grand-père, je ne sais pas ce qu’elle veut, est-ce qu’elle pense ? Quelle est son intention ? Va-t-elle me mordre ?
Mes questions devenaient de plus en plus rapides, partaient dans tous les sens, je voulais être ailleurs, je voulais qu’il se passe quelque chose.
-Grand-père, elle est sur mon genou, elle va monter dans mon short, elle va disparaître sous mes vêtements…Grand-père…
-Attend encore, regarde-la, observe, respire, et sens ce qui se passe en toi…
-Il se passe que j’ai envie de prendre un morceau de bois pour l’écraser, je n’aime pas cette bestiole, je la hais, c’est une mauvaise, c’est dangereux…
Grand-père me prit l’épaule et me dit : Attend! Respire, ne bouge pas, observe ce qui se passe en toi, observe ce qui se passe sur ta jambe.
Je pris conscience que tout mon corps était tendu, mon dos raide, mes épaules relevées, mon ventre rentré, je percevais la violence de mes pensées, mon envie furieuse d’écraser l’insecte. Pas seulement de l’écraser d’ailleurs, de l’écraser en lui faisant mal, en prenant plaisir à sa mort, en en faisant une grande vengeance…La bestiole était maintenant à mi-cuisse. Elle s’arrêta à nouveau, joua de ses antennes, et… fit demi-tour !
Ah ce fut long, une éternité avant qu’elle ne fut à nouveau sur le sol de la forêt. Mon grand-père me demanda de rester tranquille jusqu’à ce qu’elle reparte sous un tas d’humus. Je me détendis progressivement, pris conscience de mes sens qui percevaient à nouveau en quelque sorte, de ma respiration qui reprenait son rythme et son amplitude, de mes pensées qui s’apaisaient, la vie me parut à nouveau belle et lumineuse à côté de mon grand-père. Je ressentis le froid de ma transpiration qui avait coulé, je tremblais légèrement, comme un frémissement qui évacuait les effets délétères de ma peur.
Au bout d’un moment, il me demanda si nous pouvions réfléchir à ce qui s’était passé ; je lui dis que oui, et avant, il me dit que c’était alors un bon moment pour boire une tasse de thé qu’il avait emmené dans une thermos, et d’accompagner ce thé de mon gouter, une part de kougelhof que maman m’avait mis dans un sachet.
Mon grand-père avait cette capacité fantastique de s’intéresser au moment présent. D’un coup d’un seul, il était dans cette attention à ce qui est, totalement.
C’est avec lui que j’ai appris que la peur se situe dans l’avant ou l’après, dans le jeu que la pensée produit avec le temps, dans ce qui a été et qui pourrait se reproduire, dans ce qui pourrait être.
Dans le moment même que nous vivons, lorsque nous sommes présents à nous-même et aux choses, pas de peur ! Dit comme cela, ça paraît impossible. Bien sûr, car cette expérience d’être totalement présent se fait en deçà ou au-delà de la pensée, dans l’expérience du souffle tel qu’il est, dans le fait de vivre parfaitement le moment présent.
Dans toutes les expériences que j’ai pu faire, je n’ai que très rarement connu ces moments de « présence-à-ce-qui-est ». J’étais toujours un peu en arrière, ou un peu en avant.
C’est le jour de cette expérience avec l’insecte escaladant ma jambe qu’il me fit expérimenter la première fois un moment de méditation, de présence au moment présent. Après le gouter, il plaça deux pommes de pin qui se trouvaient là sur le dessus d’un rocher se trouvant juste à côté de la souche sur laquelle j’étais assis. Il le fit tout en m’expliquant que pour aborder le travail sur les peurs, il était bon que je sois calme. Je m’en souviens aujourd’hui comme si cette découverte datait de quelques heures. Quand nous sommes présents à ce que l’on vit, il devient beaucoup plus facile de mémoriser ce qui nous construit bien. Il me fit asseoir sur les pommes de pin, qui appuyèrent ainsi sur mes ischions. C’était désagréable, mais il me dit d’attendre et d’expérimenter, de faire en sorte d’accepter cette présence étrange et d’accueillir en quelque sorte les pommes de pin comme un coussin moelleux. C’était vraiment étrange, et je remarquai bientôt que ma respiration s’approfondissait, que mon souffle s’allongeait. Il me fit redresser le dos, le mettre bien droit, et m’invita à me rendre attentif à ce que je ressentais de mon intérieur, puis à fermer les yeux et à observer ce qui se passait. Je me souviens qu’à un moment, j’eus la sensation de quitter ma manière d’être au monde. L’air me parut plus frais dans mes poumons, les bruits dans les branches plus doux, les chants des oiseaux plus limpides. Je ne sais combien de temps passa ainsi. J’ouvris les yeux, et le jour me parut plus lumineux. Je ne sentais plus les pommes de pin sous mes fesses, j’étais là. Pleinement là. Je fus secoué d’un mouvement parti de l’intérieur de moi qui me surpris. Mon grand-père sourit. « -Etonnant non ? »
Je ne répondis rien. Je me sentais juste bien.
Bon, dit-il, nous pouvons parler de la première plante-peur que nous allons étudier, afin qu’elle ait à la fois une place dans ton jardin, puisque les graines y sont déjà, et aussi que tu saches comment contenir sa prolifération. Car vois-tu, tous les jardins contiennent toutes les plantes-peur, et nous, les jardiniers, nous avons à empêcher qu’elles prennent toute la place.
-Pourquoi ?
-C’est notre travail, soit nous les laissons proliférer naturellement et il n’y aura plus de place pour les plantes-amour, soit nous les contrôlons, et nous cultivons les plantes-amour.
-C’est comme pour le loup noir et le loup blanc ?
-Oui, c’est pareil.
Je me souviens de son regard à ce moment-là. Je sus au plus profond de moi ce qu’est un regard d’amour.
Alors, il se rapprocha de moi et ouvrit à nouveau le grand livre de la vie.
-Vois-tu, quand tu es né, comme tous les humains, tu vivais déjà depuis un bon moment dans le ventre de ta mère, et, si tu ne parlais pas encore, tu étais déjà perméable à bien des choses. D’abord, tu as reçu, alors que tu étais porté dans le ventre de ta mère, la perception des émotions qui la traversaient. Les mamans devraient bien être conscientes que ce qu’elles vivent pendant l’attente de la naissance de leur enfant ne leur appartient pas tout à fait en propre. Elles sont déjà dans l’imprégnation émotionnelle de leur enfant. Ce qu’elles vivent touche l’enfant, que ce soit agréable ou désagréable. Souvent, elles le font en sentant que c’est juste, elles nourrissent ainsi leur vie de beau, de bon. Elles se mettent en condition de beauté. Leur esprit est orienté par le fait de non seulement nourrir le corps qui se développe en elle, mais aussi déjà l’âme.
Le père quand c’est possible fait de même. Il entoure la mère d’une attention, d’une sécurité qui permet cela. Ainsi, il participe à l’établissement des bases corporelles et spirituelles de l’enfant à naître.
-Ils préparent la terre, ils labourent le jardin, demandais-je ?
-Oui, et neuf mois sont justes suffisant pour le faire.
-Et ceux qui naissent en avance, de beaucoup ?
-Souvent, pour ceux-là, il y a des actes spéciaux qui sont mis en place après leur naissance pour à la fois protéger leur vie corporelle mais aussi protéger leur vie autre.
-Ainsi le jardin sera prêt pour le jardinier…
-Oui, écoute la suite qui concerne la peur.
Je me souvins alors qu’il désirait me parler de cette première peur que nous connaissons déjà à notre naissance, dont les pousses sont déjà vivaces dans le jardin. Etais-je entré dans ce dialogue pour éviter d’en entendre parler ?
J’ai su bien plus tard la fonction de certaines digressions.
Alors grand-père me sourit et poursuivit :
Aussi bizarre que cela puisse te paraître, il arrive que nous soyons porteurs parmi les graines et les pousses qui existent déjà de la pousse de la peur de vivre. Imagines-tu ? Tu viens à la vie et à la respiration et dans un coin du jardin, avec la peur de vivre. Et surtout, avec cette possibilité qu’ont ces peurs de se transmettre, de se multiplier, de s’étendre, C’est lorsque le jardinier croit qu’il n’a pas été appelé, qu’il n’a pas été désiré. Il a passé le temps dans le ventre de sa mère avec le sentiment qu’il est de trop, qu’il dérange, qu’il est supporté mais pas attendu joyeusement. Cette plante peur est toute petite par la taille, elle semble vouloir juste disparaître dans le sol. Elle s’interdit d’avoir une tige élevée, de pousser vers le soleil. Mais elle a cette particularité de couvrir progressivement mais facilement le sol empêchant alors la prise de nouvelles plantes. C’est une plante qui appauvrit le sol et reste rase empêchant le soleil d’atteindre d’autres graines qui sont déjà dans la terre.
Les personnes qui naissent avec une grande partie du jardin qu’elles sont couvertes de cette plante-peur-de-déranger, cette plante-peur de vivre, ont dès le départ beaucoup de travail afin d’enlever les petites tiges qui s’accrochent vigoureusement dans la terre. Si elles ne font pas ce travail, elles resteront longtemps, quelquefois toute leur vie avec le sentiment douloureux de porter un fardeau sur leurs épaules. Ce poids porté en permanence les empêche de donner libre cours à leurs autres possibilités.
-Que peuvent-elles faire grand-père ?
-Quand tout se passe au mieux, ces personnes rencontrent un autre jardinier et sont touchées par l’autre comme par une possibilité d’une autre vie. Alors, elles se mettront au travail et apprendront à vivre tout en extrayant petit à petit ces peurs. Si elles ne le font pas, leur manière d’exister risque de transmettre à d’autres jardins ces graines de peur. Sans le savoir, elles deviendront responsables de la prolifération de leur peur. Mais si elles le font, alors elles deviennent magnifiques car elles manifestent que cette peur n’est pas toute puissante et qu’il est possible de contrôler sa prolifération. Elles manifestent que le désir de vivre peut-être plus grand que l’idée de déranger, de n’avoir pas le droit de vivre.
-C’est beaucoup de travail d’enlever ces pousses ?
-Oui, énormément, mais c’est un travail d’une profonde humanité car non seulement elles vont rendre son jardin plus libre, plus à même de recevoir le soleil, mais aussi, et peut-être surtout, elles vont montrer qu’il est possible de le faire.
Les jardiniers que nous sommes ne jardinent pas seulement pour eux, mais aussi pour participer à l’établissement d’un grand jardin global superbe et nourricier. »
Je me sentais un peu bousculé par cet enseignement. J’essayais de regarder en moi pour voir s’il existait de ces plantes petites et couvrantes.
Grand-père me sourit à nouveau et, précédant ma question me dit :
« Bien sûr il y en a ; dans tout être humain il y en a, mais la plupart d’entre nous naissons avec peu de cette pousse-là, même si beaucoup croient qu’elles en ont beaucoup. Elle fait partie cette plante-peur de ces plantes qui génèrent la peur d’elles-mêmes. La peur d’avoir peur. Tu te rends compte de ce mécanisme d’adaptation de cette peur ? Pour subsister ? Dans le fond, elle doit aussi servir à quelque chose ne crois-tu pas ? Mais pour ce soir, cela suffit. Rentrons, nous aurons bien d’autres moments pour revenir sur les peurs ;
-Demain ?
-Oui, demain.
Le chat Plume s’étira et nous nous mimes en marche pour la maison.
Je me souviens être rentré à la maison à côté de grand-père en restant silencieux. L’idée qu’il y a en l’humain des peurs et ce dès la naissance me bousculait beaucoup. Je le vivais presque comme une forme d’injustice ; comment, alors que nous naissons à la vie sur terre nous avions déjà à travailler dans un climat désagréable, inconfortable de peur ? Qu’est ce qui faisait cela ? Pourquoi les peurs ne venaient-elles pas lorsque nous sommes plus grands, plus forts, plus informés ? Je passai la soirée silencieusement. Mes parents, habitués à l’effet que produisait grand-père quelquefois, mais parfaitement confiants en lui, respectaient mon retrait. D’une certaine manière, ils participaient à ma construction en permettant aux paroles de s’inscrire en moi, en laissant le temps aux idées, aux images de se structurer afin que je grandisse.
C’est je pense en grande partie ce qui fait que j’ai choisi plus tard d’accompagner les autres, de, selon le mot de Françoise Dolto, « leur prêter mon oreille afin qu’ils puissent s’entendre ». Cette voie m’amena à comprendre qu’il n’existe pas d’injustice dans notre naissance. Il existe une structure liée à notre appartenance à l’espèce humaine, il existe le fait de naître ici ou là, dans telle ou telle circonstance familiale, dans tel endroit, telle nation, telle période temporelle. Penser son existence sur terre comme relevant d’une injustice, c’est se compliquer singulièrement la tâche, c’est orienter son regard vers un espace d’où la solution ne peut advenir. Il me paraît tellement plus adéquat de se pencher sur sa vie telle qu’elle est, et de tenter de la construire selon ses propres plans, avec les matériaux reçus à la naissance et aussi, plus tard, avec ceux qu’il est possible d’acquérir par un réel intérêt pour les choses et les idées, et également par le travail sur soi.
Le travail de jardinage aurait dit grand-père !
Ce travail commencé avec lui suscitait des périodes de différentes tonalités. Le soir où il m’avait parlé de la présence de la peur de vivre alors que nous ne sommes pas forcément conscients déjà que l’on vit, qui peut s’entendre comme la peur de soi-même, de la vie qui nous traverse, avait généré ce soir-là un état de réflexion intense. La nuit qui suivit fut agitée et des rêves de plantes carnivores vinrent me visiter.
Et le matin, je savais, au fond de moi que j’avais une énorme chance : celle de savoir, d’être conscient de ma propre existence, de la présence normale et structurelle en moi de peurs, et aussi, que cette vie allait un jour me quitter, que j’allais mourir. Etrangement, la connaissance de cette peur, son acceptation et la décision que je percevais fortement en moi de faire avec, de tenir « ses pousses en laisse », me faisait deviner la peur de la mort et je pouvais la considérer sans peur.
Si cette journée ne m’avait pas ôté la peur de vivre et la peur de la mort, elle avait grandement mis à mal la peur de la peur.
Mon jardin commençait à manifester la présence d’un jardinier !!
Car je touchais là une des clés de ma manière d’être d’aujourd’hui.
Ce qui est le plus dommageable n’est pas tant la peur de ceci ou de cela, c’est le type de relation, d’interaction que l’on entretient avec son intériorité, donc parmi tout ce qui se passe à l’intérieur de soi, la présence des peurs.
Oui, il y a en moi des peurs ; oui, elles sont là pour beaucoup d’entre elles depuis ma naissance et pour certaines depuis avant ma naissance.
Mais là où je peux tout d’abord agir n’est pas sur leur présence. Encore moins sur mon environnement en espérant qu’il n’y ait pas proche de moi les éléments phobogènes c’est à dire générant de la peur. Je peux agir sur la peur de ma peur ; sur cette émotion, cette sensation qui fait que quand une peur se présente à mon esprit, je vais être figé, immobilisé par les éléments physiologiques de ma peur. Je vais cesser de penser, cesser d’agir, du moins d’agir de façon cohérente. La peur de ma peur me fait produire des comportements qui augmentent les effets de cette peur.
Je reviendrai sur cette augmentation des effets de la peur.
Mon grand-père m’apprit à observer avec distance la présence des émotions qui me traversaient, entre autres la présence des peurs.
Je me souvenais de la première fois où il me demanda de m’asseoir sur le dessus d’un rocher et sur deux pommes de pin.
Prendre la décision et le temps d’apprendre à observer les mécanismes de mon esprit et les états physiologiques qui en découlent. Cela me sauva de l’errance dans les espaces de la peur et de la dépendance. Sur cela aussi je reviendrai…
Ainsi, petit à petit, quand je ressentais une émotion, et je dois bien dire que les peurs me visitaient souvent à cette période, j’appris à m’observer, c’est à dire à conscientiser ce qui se passait, à le penser, à le mettre en récit, à mettre des mots dessus.
J’appris à modifier mon discours, mes dialogues intérieurs pour en faire, en quelque sorte, des relations d’observation.
Et les émotions agréables, et la joie, et la bienveillance, et la légèreté de l’âme ? Serait-il inadéquat de les vivre tout en en étant pleinement conscient ? En pouvant se dire en soi-même : « Je me sens pleinement heureux » ?
Toutes les émotions peuvent être ainsi parlées à l’intérieur de soi au moment même où elles se déroulent. S’il n’en était ainsi, le mésencéphale nous suffirait, comme pour tous les mammifères, nous n’aurions nul besoin d’un néocortex !
L’observation intérieure m’éloigna petit à petit de la peur de mes peurs. De ce fait, je pus progressivement les dissoudre au contact de ma pensée. Dans l’instant même où elles se déployaient en moi, avec leur cortège de sensations, leur cortège de comportements inconfortables, je restais vigilant et décidait du comportement le plus adéquat que la situation exigeait, car bien des peurs sont utiles, nous prévenant d’un réel danger.
Je devenais libre…au moins des effets délétères de mes peurs !
Fut-ce aisé ? Rapide ?
Non, et je continue aujourd’hui encore cette vigilance, cette attention, ce travail libérateur.
Peut-être te demandes-tu si cela vaut la peine pour soi, pour vivre de mieux en mieux ? Cela vaut la peine, mais pas seulement pour soi…Également pour ne pas contaminer les autres…Les autres jardins !!
Bien plus tard dans ma vie je trouvais dans certains textes une résonnance à ce que je touchais là, de cette idée d’un « ensemencement des autres jardins » à partir de ce qui poussait dans le sien propre.
Ce ne fut pas tant dans des livres de psychologie, qui s’ils m’ont été utiles pour comprendre au mieux le fonctionnement de l’esprit humain, ne répondaient pas à ce niveau de compréhension que j’avais entr’aperçu avec mon grand-père.
A partir de la métaphore des jardins, de l’attention que chacun doit porter à ce qui pousse en lui, de ce qui vient de son histoire mais aussi de ce qui vient des autres, de toutes ces « graines » qui arrivent portées par notre manière de recevoir les informations de notre environnement qu’il soit humain ou autre, je pris conscience de la nécessité de se cultiver soi-même, c’est à dire de porter une grande attention à ses pensées, à ce qu’on laisse nous pénétrer de ce qui nous vient par nos cinq sens. S’il y avait des plantes peurs, il y avait aussi d’autres plantes, des plantes tendresses, des plantes empathie, des plantes amour.
Et puis, ce que je laissais s’installer, venant de l’extérieur. Il me fallut longtemps pour repérer ce qui arrivait, quelquefois bellement, et cela ne posait pas de soucis, mais quelquefois insidieusement, et là, il y avait un vrai danger.
Je m’en occupai donc, et pour sortir de la métaphore, je dirai que l’analyse fut cet espace où j’appris à discerner ce qui était en moi, de moi, et ce qui venait de l’extérieur et qui n’était pas moi. J’appris à m’affirmer, c’est à dire à me positionner tranquillement, à ne pas permettre à l’autre de m’utiliser même si le plus souvent c’était à son insu, à son esprit défendant, inconsciemment.
Il fut un temps où j’en arrivai, paisible avec mon environnement, ne me sentant plus en danger d’être « colonisé » par l’autre, à réfléchir à ce qui partait de moi pour aller vers les autres. En quoi, moi-même, je pouvais juste par ma manière d’être influencer la vie des autres.
Ce fut à ce moment que je retrouvai la Bible et les textes de la tradition, l’Ancien et le Nouveau Testament.
Je mets des majuscules à ces titres car pour moi ce sont des écrits majuscules.
Ce fut d’abord un contact lointain, puis, comme j’aimais le faire à cette époque, un contact affectif, c’est à dire que je lisais les passages qui me plaisaient, ceux aussi que j’aimais rencontrer au hasard de mes lectures.
Et puis un thème se détacha de tous ces versets, qui s’accorda à la métaphore des jardins et comment il pouvait y avoir des passages de l’un à l’autre, des semences qui volaient portées par des phrases, par des actes que je montrais aux autres.
Ce thème c’est que ce n’est pas ce qui entre par la bouche qui rend l’homme « mauvais, impur » mais ce qui en sort.
Pour ce qui concerne les jardins : L’attention doit être orientée autant par ce qui pousse dans notre jardin, le fait de ne pas laisser n’importe quoi prendre racine qui vient de l’extérieur, mais surtout, faire en sorte que les plantes dont on sait qu’elles sont invasives, envahissantes n’aillent pas dans les autres jardins.
Je décidai de porter le plus d’attention à empêcher que les plantes invasives ne grainent en moi, et si elles le faisaient, empêcher qu’elles n’aillent coloniser les autres jardins.
Cette orientation à m’interdire de susciter chez les autres certaines émotions, de m’empêcher de participer à certaines « contaminations émotionnelles » fut ce qui m’amena le plus de joie.
C’est aussi cette attention qui permet, selon moi, de travailler au mieux les peurs qui nous habitent.
Voilà un raccourci saisissant : D’une première peur, celle de vivre, j’en arrive à la peur de la peur.
Est-ce adéquat ? Oui, il y a sans doute un lien entre la peur de vivre et la peur de la peur. Nous sommes ainsi structurés qu’il y a en nous des sortes de sécurités qui nous éloignent de ce qui pourrait être trop dangereux pour nous même. Comme si nous portions à la fois ce qui nous fait vivre et ce qui s’y oppose. Nous ne sommes pas simples, nous aimerions l’être, du moins je l’affirme : J’aimerais l’être ! Être cet être simple, lisse, sans plis, que je ne suis pas au quotidien.
Si je l’étais, serais-je en mouvement ? Pas sûr, en tous cas, je sais que je serais alors loin de la condition humaine, ma condition !
Mais cela amène aussi à considérer l’aspect protecteur de certaines peurs. Cela permet de s’éloigner d’une pseudo-recherche qui viserait à annihiler toute manifestation de peur. Mais avant de laisser s’exprimer en soi les peurs nécessaires à la vie, j’avais l’idée de visiter les grandes familles de peur, les peurs-étendards qui nous visitent quelquefois, que nous avons traversé, ou qu’il nous reste à traverser. Lorsque nous traversons ces espaces, nous les connaissons mieux et les connaissant, nous en avons moins peur, non ?
Après la peur de vivre, mon grand-père me parla de celle de la séparation. Lorsqu’il me la présenta en quelque sorte, c’était en été. Nos promenades étaient une oasis de fraicheur dans la moiteur des journées, nous allions dans la forêt retrouver l’ombre rafraichissante des arbres, la présence résiduelle de l’humidité, l’évidence de la vie dans sa force du midi.
Souvent, vers l’heure du goûter, lorsque la chaleur s’apaisait, les animaux reprenaient leur présence sonore, les chants d’oiseaux, et aussi le vol de moucherons qu’il m’apprit à accepter calmement, sans m’agiter.
Lorsque tu t’agites, m’avait-il dit un jour, tu attires à toi les insectes, et également, tu orientes tout ton esprit vers leur présence. Si tu passes en acceptant leur présence, ils ont autant que toi le droit d’être là dans l’ombre des arbres, alors tu les vivras comme une partie de la forêt, comme un élément de ta promenade, ils seront ce qu’ils sont : des moucherons de la forêt.
Reste calme !
C’était étrange, grand-père avait la capacité à m’enseigner des choses qui prenaient sens rapidement.
Grand-père, si je m’agite devant une peur, elle me tourmentera comme me tourmentaient les moucherons avant que je ne décide d’accepter leur présence ?
Oui, c’est un peu la même chose ; l’orientation de notre pensée va focaliser notre attention sur telle ou telle chose. Si tu orientes ta pensée sur le moment que tu vis, ton environnement redeviendra ce qu’il est : Ton environnement et non un ennemi personnel. Je souris alors en pensant que quelquefois un moucheron est un ennemi puissant !
Et que si je le vois comme un voisin, il est un voisin, pas plus…
Ah ! Qu’il est bon de se libérer des jugements !
Grand-père me rendit attentif aux premiers signes qui indiquaient l’avancée dans l’été et l’arrivée dans quelques semaines de l’automne.
-Tu vois, me dit-il, l’automne arrive dans le calendrier en un jour, le 23 septembre, mais si tu regardes la forêt, il est déjà là fin août, comme aujourd’hui. Si on y réfléchit bien, il est déjà au début de l’été, au printemps…Et avant.
L’automne est là de tout temps et cela fait partie du cycle normal des jours et des saisons.
Si tu es très attentif, tu verras déjà des signes de sa présence, des signes qui t’indiquent que nous nous séparons de cet été et que nous allons vers l’automne. C’est dans l’ordre des choses. Nous passons notre vie à nous séparer de ce qui a été pour rester dans le moment présent.
-Pourquoi me dis tu cela grand-père ?
-Parce qu’il en est de même avec certaines peurs. Il y a une peur qui s’appelle la peur de la séparation, et dans sa forme la plus douloureuse la peur de l’abandon qui peut être regardée avec cette orientation.
-C’est quand j’ai peur que papa ou maman ou toi disparaissiez, quand j’ai peur de votre mort ?
-Oui, d’une certaine manière, mais ce que tu dis est de l’ordre du normal. Il est juste de craindre la séparation d’avec ceux que l’on aime, mais quelquefois, le tout petit enfant sera, du fait de son histoire, soumis à une peur beaucoup plus profonde et qu’il va vivre comme l’expression d’un risque quant à sa propre vie.
-Que peut-il faire ?
Grand-père était habitué à certaines de mes questions qui étaient autant de raccourcis qui semblaient vouloir éviter certains espaces.
-Attends, je vais te parler maintenant de ces deux peurs ; celles de la séparation et celle de l’abandon. C’est un peu difficile et je vais prendre du temps.
-Du temps parce que ces plantes poussent lentement, ou parce qu’il faut du temps pour limiter leur prolifération et leur dissémination ?
Grand-père éclata de rire : En tous cas, tu n’as pas la peur de t’exprimer !
Je murmurai : Pas avec toi, grand-père, pas avec toi…

Les rencontres avec mon grand-père se suivaient au rythme de mes vacances, des visites de mes parents chez lui ou des siennes chez mes parents.
C’était à chaque fois une rupture nette dans le fil de ma vie ; j’attendais avec une impatience non feinte le moment où il allait me regarder, et m’inviter à la promenade.
Cela faisait plusieurs jours que j’attendais la rencontre Nous nous étions quittés sur l’idée de la peur de la séparation et celle de l’abandon, deux peurs dont il disait qu’elles étaient douloureuses et normales à la fois.
Je me souviens d’avoir abordé avec lui cette normalité de la peur. La peur est juste à un certain moment. C’est lorsqu’elle s’installe, lorsqu’elle fait des bourgeons, lorsqu’elle envahit le « jardin » que cela devient problématique.
Ainsi, lorsque nous nous vîmes, je lui demandais de revenir sur ces peurs dont il avait promis de me parler. Il y avait en moi comme une fascination pour elles et je pensais déjà que sans doute j’allais rencontrer en moi les restes de ces peurs.
Il m’amena sur le banc au fond du jardin. Il prit aussi deux balles de tennis usagées et me demanda de m’asseoir à nouveau comme sur le rocher, les balles sous mes fesses et de me centrer sur la sensation puis sur la perception de ma respiration. A nouveau, au bout de quelques minutes, je perçus en moi cette qualité de présence calme qui me permettait d’entendre ce qu’il disait sans être emporté, submergé par mes émotions.
Il posa ses mains l’une sur l’autre, sur ses cuisses. Je voyais sa position assise et sentais sa force qui émanait de lui.
Nous respirions à l’unisson.
« Comme je te le disais, quand nous naissons, nous sommes déjà en contact avec tout un monde émotionnel. Il vient de ce temps de gestation où nous vivons en fusion avec notre mère, et puis nous vivons la séparation de la naissance.
C’est une expérience fondamentale, nous gardons toute notre vie en nous les traces de ce moment.
La peur de la séparation est liée à cette période du lien très fort avec la mère ; c’est une période de fusion où l’enfant, le bébé se sait totalement dépendant pour son existence de l’adulte. Seul, il ne peut rien. Ni se nourrir, ni se chauffer, il ne peut vivre seul.
Il arrive qu’un ou des évènements vienne marquer dans la mémoire de l’enfant l’absence de sa mère. Ce peut être un voyage, une hospitalisation, quelque chose qui va venir toucher la confiance que l’enfant porte à l’adulte.
Il arrive quelque fois que cela se mette en place un peu plus tard, quand une sœur ou un frère arrive et que les parents semblent un peu moins attentifs à l’enfant.
Le petit enfant va alors vivre la peur-panique d’être laissé, séparé, abandonné. L’enfant ne sait pas encore discriminer les choses et si une telle situation se présente, sa peur va la lui faire vivre intensément et de manière définitive.
Ces évènements laissent des traces longtemps dans l’esprit de ces enfants, souvent ces traces vont rester toute la vie, s’il ne s’en occupe pas.
Cette peur de l’abandon va se rejouer dans l’inconscient de ces personnes qui auront peur de nouer des relations ou qui vont quitter la relation en premier par peur d’être quitté. Toute leur vie va être orientée par cette problématique : Quitter ou être quitté.
-Et si l’enfant a vu rapidement qu’il n’était pas abandonné ?
-Repenses aux jardins ; quand une graine a pris racine, elle pousse et produit des fruits qui vont se semer et éclore et ainsi de suite. « La plante-peur-d ‘être-abandonné » pousse très rapidement et est très vivace, très résistante. Il est difficile de s’en occuper pour éviter qu’elle ne graine et qu’elle n’aille envahir les autres jardins.
-Je comprends que la première graine vienne de la relation du bébé et de sa maman, mais ensuite, comment puis-je reconnaitre ce genre de plante qui viendrait de quelqu’un d’autre ?
Cette plante produit chez le jardinier dont le jardin en est envahi des manières de vivre douloureuses. Comme je te le disais, ils quittent souvent par peur d’être quitté. De ce fait, ils ont du mal à s’engager de manière sûre, fiable. Ils mettent beaucoup d’énergie à tenter de se protéger de dangers qui en fait n’existent pas, du moins pas ailleurs que dans leur tête. Souvent, comme ils ne se font pas vraiment confiance en eux-mêmes, ils tenteront de se rassurer en entrant dans des groupes de personnes où ils tenteront de trouver une place rassurante. Ils chercheront une personne qui soit pour eux une référence. Ils se mettent souvent sous l’autorité d’un quelqu’un auquel ils pourront se référer, mais avec la peur que ce « chef » ne les quitte, ne les abandonne. Leur chemin de libération est souvent plus ardu que celui d’un autre jardinier qui a moins de ces plantes-peurs, qui s’en occupe.
-Comment s’en occuper ?
-Oui, il y a de bonnes méthodes pour empêcher que ces plantes n’envahissent le jardin, je t’en parlerai. Mais avant, j’aimerais que tu me dises ce que tu sens ?
Sa question me ramena à moi ; je dus bien reconnaitre que je n’étais pas si confortable qu’au début. Je lui dis et aussi que je pensais que d’en parler avait réveillé cette peur en moi, et que je faisais confiance dans ses conseils de jardinier avisé. Il m’invita à en dire plus. Je perçu alors de manière plus fine ce qui se passait en moi. Une sensation dans mon ventre qui avait tendance à se rentrer, ma respiration était plus haute, plus restreinte qu’au début. Des impatiences dans mes jambes, et une envie de partir de ce banc. Je lui rapportai tout cela, il eut l’air satisfait.
Bien me dit-il, nous allons passer au jardinage !

Nous jardinons la prochaine fois?

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